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Harrie Lemmens





TRADUIRE, C'EST INVENTER CE QUI EST DÉJÀ LÀ...


Traduction de Zacharie Adjemien Kobenan




... c'est celle-ci la définition de la traduction que j'ai adoptée il y a cinq ou six ans. On pourra peut-être considérer que nous, les traducteurs, devons avant tout tromper le lecteur, le mener en bateau. Mais ce n'est pas tout ; pire encore, nous devons lui jouer des tours : lui faire croire qu'il lit une autre langue, par exemple le portugais, et, en même temps, lui donner l'impression qu'il lit la langue étrangère avec la même facilité que celle avec laquelle il lit un texte initialement écrit dans sa propre langue. Nous manipulons donc, qu’on le veuille ou pas, le lecteur. Mais jusqu'où peut aller notre liberté ? Quelle marge y a-t-il dans ce système de double illusion ? Il est clair que le traducteur ne peut pas donner libre cours à son imagination ou, dit autrement, faire comme bon lui semble. Mais alors, comment cela doit-il être ? Peut-être cela- et je suis conscient que je vais dire quelque chose de risqué - aura-t-il beaucoup plus à voir avec une question de sensibilité qu'avec la raison. Après tout, la traduction repose beaucoup plus sur l'intuition que sur la science.


Après avoir traduit plusieurs dizaines de livres, j'ai moi-même écrit il y a quelques années un livre, God is een Braziliaan, qui a été traduit en portugais sous le titre Deus é brasileiro. Pour moi une expérience à l’envers : ma langue traduite vers un portugais qui l’est et qui ne l'est pas, ou qui ne l'est plus, ou ma langue m’appartient seulement en partie. Une expérience fascinante que je ne voudrais manquer pour rien au monde. Aussi difficile et inconfortable que cela puisse être. Surtout au début, quand, encore tout effrayé, je me disais : la traductrice va-t-elle réussir sa tâche ? Trouvera-t-elle le bon rythme ? Va-t-elle traduire le mot spécial que j'ai utilisé dans ce passage par un terme également spécial ou moins courant dans sa langue ? Le sens de l'original ne sera-t-il pas perdu ? J'ai continué à attendre ainsi, en serrant les dents et en suant à grosses gouttes ; en me réveillant en hurlant d'un cauchemar dans lequel mon livre finissait dans le bûcher inquisitorial de la traduction. Et je ne pouvais pas laisser transparaître cette angoisse car cette maudite traduction devait être prête pour que le livre soit publié à la date prévue. Heureusement, à ce moment-là, je me consacrais à une traduction qui demandait beaucoup de concentration. Et, soudain, en lisant son texte, j’ai noté que la traductrice avait fait un excellent travail. Pour obtenir le même effet en portugais brésilien, elle a dû en effet traduire comme elle l'avait fait. La traduction, dans son altérité, ne s'écartait pas de l'original, mais plutôt elle fait preuve d'une extraordinaire fidélité à celui-ci. Et au cas où je ne l'aurais pas encore remarqué, le poète brésilien Zuca Sardan, ex-diplomate et anarchiste métaphysique de Hambourg, qui a écrit la préface, a levé tous mes doutes avec la première phrase de son introduction : "Le livre a été excellemment traduit par Mariângela Guimarães, qui a réussi à transposer même le dandinement personnel de son expression. Je le sais parce que je parle beaucoup avec Harrie, et j'ai eu l'impression, lors de la traduction, de l'écouter".


J'ai donc été encore plus persuadé que dans le processus de traduction, il est essentiel d'inventer. Mais d'inventer ce qui est là, ou plutôt, ce qui est déjà là. Alors, j'ai mieux compris António Lobo Antunes, quand il dit que son livre, dans une autre langue, cesse d'être le sien et devient celui du traducteur. Bien sûr, ce n'est pas tout à fait vrai, mais cela indique que la traduction et l'original sont une sorte de jumeaux siamois. Ils sont liés les uns aux autres, ils se ressemblent, mais ils sont néanmoins des êtres autonomes. Ils moulent tous deux la même argile, mais de manière différente. Et là, c'est évidemment l'écrivain qui est à la source et à la base de tout. Tel est le cas. Et c'est à nous, traducteurs, de déformer cette vérité de la meilleure façon possible.



 


Né à Weert, en Hollande, Harrie Lemmens a fait des études de Lettres et Philosophie à l’Université de Nimègue. A traduit de la prose et de la poésie depuis l’allemand, l’anglais, l’espagnol et le portugais. Parmi ses auteurs traduits se trouvent Fernando Pessoa, Eça de Queiroz, Machado de Assis, le Père António Vieira, José Saramago, António Lobo Antunes, Clarice Lispector, Mia Couto, José Eduardo Agualusa, João Ubaldo Ribeiro, José Rentes de Carvalho, Gonçalo M. Tavares, Autran Dourado, Raduan Nassar, Michel Laub, Daniel Galera et Cormac McCarthy. A reçu, en 2006, le prix de la traduction de la Fondation Nederlands Letterenfonds. A écrit des dizaines d’essais, des critiques littéraires et des postfaces. En 2014, Harrie Lemmens a publié Deus é brasileiro, traduit en portugais et paru aux éditions Zouk, à Porto Alegre. En 2021, il fait paraître Licht op Lissabon – stadsverhalen, un livre sur Lisbonne. Ces deux livres contiennent un cahier avec des photographies d’Ana Carvalho, avec qui il a créé la revue littéraire digitale Zuca-Magazine.


Ayant obtenu une Licence en Langues, Littératures et Civilisations Étrangères et Régionales Espagnol et Portugais, à l’Université Jean Monnet, débute cette année un master en Rédaction et Traduction dans la même université. Pendant sa troisième année de Licence Zacharie a effetctué une mobilité Erasmus à l’Université de Porto où il a confirmé son goût pour le monde de la traduction. Par ailleurs, il a une expérience à l’international du fait de ses inombrables voyages en Afrique et en Europe.



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