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Nuno Gomes Garcia






À LA RECHERCHE DE MORTA K.


Traduit du portugais par Dominique Stoenesco





1. Pranas


La place était remplie de gens au regard vide, et tous déambulaient au hasard, les uns en dessinant des cercles et laissant des traces de pas dans la neige, d’autres en avançant sans détour, tournant à angle droit seulement lorsqu’ils arrivaient face aux murs de la cathédrale qui, à cette période, célébrait ses mille ans, une éphéméride superflue puisque plus personne ne compte le temps. Cela ne sert à rien, à partir du moment où la mémoire s’est évanouie. On avait oublié l’origine même de l’épidémie du regard vide et de l’amnésie collective.


Pranas aussi flânait sur la place et il avait également tout oublié. Ou presque tout. La maladie ne touchait pas tout le monde de la même manière. Certains parlaient, d'autres avaient oublié comment faire. Si quelques-uns parvenaient encore à lire et à saisir le sens des mots, d’autres assemblaient les lettres pour ne composer qu’un tas de sons sans aucune signification. Il ne savait plus parler, mais il comprenait ce qu’il lisait. Néanmoins, son regard vide, inerte et sans éclat, était comme celui des autres. Ce qui en faisait la différence se trouvait dans sa poche : une boîte noire qui parlait. Une voix métallique qu’il écoutait toujours lorsque, à sa grande surprise, il la trouvait dans la poche de son manteau en laine. À chaque reprise, étonné d’être accompagné d’un objet aussi bizarre et attiré par le bouton rouge, il se mettait à écouter la voix qui lui disait :


Ton nom est Pranas K. Tu es né en… dans la ville de…et ton objectif est de la retrouver, de retrouver Morta.



Pranas s’étonna du retard de Morta. La gare était plongée dans la pénombre d’une nuit déjà bien avancée. Depuis que la crise financière s’était installée dans le pays, l’éclairage public était presque totalement coupé par les services municipaux à dix heures du soir. Le sol vibra, signe que le train était à l’approche, réveillant le souvenir des années qu’il avait passées à conduire ces mastodontes en acier qui assuraient la liaison entre le port et la raffinerie. La locomotive s’arrêta au même moment où Pranas sentit dans sa bouche le goût amer de la solitude d’une vie sans relief, plus monotone qu’une plaine lunaire. Il reconnut Albinas, un ancien collègue, vingt ans de moins que lui, qui réussit, grâce à des passe-droits, à intégrer la ligne au long cours qui reliait sa ville à la capitale. Pranas fit semblant de ne pas le voir. De quoi allait-il lui parler ? De sa retraite faite de journées vides ? De ce qu’il ne pouvait pas acheter à cause d’une pension misérable ? Évitant une humiliation qui n’existait que dans sa tête, il se dirigea vers la portière du wagon numéro trois, celui dans lequel Morta avait l’habitude de monter quand elle allait visiter sa fille à la capitale.


Les portières s’ouvrirent mais personne ne descendit du wagon. Les passagers restèrent toujours assis, regardant droit devant eux comme s’ils se trouvaient devant une télévision invisible.


Pranas reconnut sa femme qui était près de la fenêtre. Il frappa à la vitre avec le revers de ses doigts et elle se retourna alors vers lui. Il sourit. Après plus de quarante années d’un mariage en pleine adolescence, la vision de sa femme allumait encore un feu en lui. Mais son sourire s’effaça lorsqu’il aperçut une tache sombre dans ses yeux bleus. Morta le fixa comme si elle regardait dans le vide.


Ce moment précis avait été le commencement de tout.



Ton nom est Pranas K. Tu es né en…dans la ville de…et ton objectif est de la retrouver, de retrouver Morta. Regarde sa photo qui est dans ton sac-à-dos, dans un cahier qui contient une adresse et un plan de la ville. Vérifie quelle est la prochaine étape et dirige-toi vers l’adresse indiquée. Exécute tout cela rapidement car d’ici peu tu ne te souviendras plus de rien.


L’enregistrement s’arrêta et Pranas s’immobilisa au milieu de la place. Ses gants le gênaient pour manipuler le cahier et il laissa la photo tomber dans la neige. Le visage de sa femme était lumineux. La bouche ouverte, comme à cet instant où la surprise et le bonheur se confondent, ses cheveux dorés et ses yeux scintillaient, rivalisant avec cette journée d’été captée instantanément.


Morta.


Il ramassa la photo et n’exprima aucune émotion en voyant l’image de cette femme joyeuse. Il essaya de répéter son nom, mais il l’avait déjà oublié. Il retourna la photo et lut difficilement ce qui était écrit :


Morta, anniversaire de ses cinquante-cinq ans.


Il glissa la photo dans le cahier et lut la liste des adresses. Les trois premières étaient barrées. Il relut la quatrième et la localisa dans le plan. Il fut étonné de constater qu’il savait s’orienter en plein milieu de ces lignes rouges et jaunes. Cela lui paraissait être de la magie. Il ne le savait plus, mais avant de travailler comme machiniste dans le port, il avait été chauffeur à l’armée, où il s’en fallut de peu pour qu’on l’envoyât faire la guerre à l’autre bout du monde. Au volant de son camion, jeune soldat, il avait parcouru des centaines de fois ces longues avenues qui découpaient la planitude de la ville en six axes perpendiculaires, reliant le port à l’autoroute qui, en une grande ligne droite, menait jusqu’à la capitale. Son ancienne expérience de chauffeur s’était transformée en instinct. Il rangea tout dans le sac-à-dos et, tel un robot, il quitta la place où il se sentait en sécurité et s’enfonça dans la ville.



Soixante-douze heures s’étaient écoulées depuis les faits bizarres survenus à la gare.


Le train des oublieux – tel était le titre en première page du principal journal du pays, l’Aurore Nationale, quelques heures à peine après l’incident – était devenu le centre de toutes les attentions. Le lendemain matin, uniquement les journalistes, toujours à la recherche de faits sensationnels, revinrent sur ce cas ; cependant, à la fin de l’après-midi, étant donnée la multiplicité des cas survenus, un médecin d’une ville de province employa pour la première fois le mot épidémie, bien que personne n’eût détecté un virus ou une bactérie responsable d’un tel phénomène. Trente-six heures après, ce médecin, lui-même ayant oublié qui il était, fut désavoué par un gouvernement pris dans la panique, le même qui, face aux dizaines de milliers de nouveaux cas, annonça, le matin du deuxième jour, le confinement obligatoire des personnes saines et l’internement des malades. En à peine trois jours, le pays sortit du train-train habituel de la période des fêtes et des achats dans des marchés illuminés, pour voir ses rues et ses écoles, ses bibliothèques et ses boutiques complètement désertes.


Trois jours auparavant, quelques minutes après l’arrivée du train, Pranas emmena Morta à la maison. Durant leur marche, d’une trentaine de minutes, elle ne dit rien, se laissant conduire comme un chien obéissant. Taciturne par tempérament, l’effort que Pranas devait produire pour parler épuisait toute son énergie. Il ne savait pas si c’était une simple bouderie conjugale, un refus passager de communiquer, ou bien, que Dieu l’en préserve, s’il s’agissait d’un problème d’ordre médical, peut-être psychiatrique.


Le couple arriva à la maison jaune où ils habitaient sans qu’elle eût ouvert la bouche. Peut-être qu’un sommeil réparateur, se dit Pranas, la ramènera à son état normal. Et ils se couchèrent.


Au lever du soleil, tout était revenu à l’état anormal. Inquiet, il téléphona à sa fille, qui lui dit, maman a l’air un peu bizarre en ce moment, elle a besoin de temps et d’espace, de liberté. Laisse-la respirer, papa, ne l’embête pas trop. Ce fut la dernière fois qu’il entendit la voix aigüe de son unique fille, toujours prête à pousser un cri de colère.


Et c’est ce qu’il fit, il lui donna du temps et de l’espace. Il s’occupa des travaux qu’il avait commencés dans le grenier, en revêtant le plancher et les murs de lattes et de lambris en bois, et il transforma les couloirs en authentiques chantiers. Lui, qui était peu attiré par la lecture, la radio ou la télévision, était capable de se perdre pendant des heures entières dans ses pensées et ses souvenirs, en fredonnant des chansons du temps de sa jeunesse, presque toujours dans la langue de l’ancienne puissance envahisseuse. Pranas, à vrai dire, était l’incarnation vivante du repli sur soi-même, un trait de sa personnalité qui lui permit de respecter la privacité dont avait besoin son épouse. Pour ne pas la déranger, au lieu de se coucher dans leur lit, il alla même dormir dans le grenier. Habituellement, il s’endormait vers dix heures du soir après avoir fait quelques mots croisés.


Morta passa ces moments de recueillement sous ses draps, tantôt elle dormait, tantôt elle fixait le mur ou le plafond. Elle mangeait ce que son mari lui apportait et n’allait aux toilettes que lorsque, brièvement, il descendait de son grenier et l’aidait à marcher en la tenant par le bras. Au bout du deuxième jour, l’esprit loin de toute préoccupation et ayant achevé les travaux de rénovation au grenier, Pranas téléphona à nouveau à sa fille. Elle ne répondit pas. Il insista et, tout en regardant par la fenêtre, il resta dix minutes avec son appareil obsolète collé à l’oreille, écoutant le signal de l’appel. Il avait remarqué que son quartier, en marge de la ville et toujours figé dans un calme bucolique, venait d’être envahi par le vacarme des sirènes. Si au lieu de s’égarer dans ses pensées, il s’était intéressé plus souvent à ce qui se passait, il connaîtrait surement les raisons de tout ce défilé de policiers et de pompiers, mais, étant ce qu’il est, vivant comme une taupe, il était toujours le dernier à le savoir. Il arrivait parfois que, pendant les rares réunions des amis de l’église, il apprenait avec beaucoup de stupéfaction une nouvelle vieille de plusieurs mois.


Après trois tentatives, il reposa le téléphone sur sa fourche et laissa ses préoccupations faire place à la peur. Il s’imagina aux funérailles de sa femme et, les yeux inondés de larmes, il décida de téléphoner à l’hôpital. Une demi-heure plus tard, trois hommes masqués sont apparus à sa porte dans un tintamarre de fin de monde et emmenèrent Morta.


Il rentra, partagé entre le soulagement et l’inquiétude, et fit quelque chose d’une grande rareté : il alluma son ancien téléviseur, qui était de la taille d’une armoire, et attendit les nouvelles de la mi-journée.



Pranas arpenta des dizaines de rues et de ruelles sans comprendre ce qui le poussait à suivre un tel chemin plutôt qu’un autre. Il croisa des hommes et des femmes, les uns tombés sur le sol, à demi ensevelis par la neige, les yeux écarquillés, avec un regard guère différent de celui qu’ils avaient quand ils étaient encore en vie, fixant un vide semblable dans les deux situations. D’autres erraient sans but, ne s’arrêtant que lorsqu’ils sentaient qu’il y avait de la nourriture, soit à l’intérieur d’un supermarché pillé, soit dans une poubelle.


Finalement, le radar interne de Pranas le conduisit à un énorme édifice criblé de petites fenêtres circulaires qui ressemblaient davantage à des trous causés par des obus. Il s’approcha du portail fermé avec un cadenas et aperçut une plaque blanche avec des lettres rouges. Il mit un certain temps pour déchiffrer ce qui était écrit. Les sons syllabiques lui parvinrent avec une lenteur comparable à celle des ondes lacustres.


Hôpital Central.


Il sentit le picotement du froid sur sa peau et protégea ses mains dans les poches de son manteau, découvrant dans l’une d’elles une petite boîte noire avec un bouton rouge.


Ton nom est Pranas K. Tu es né en…dans la ville de…et ton objectif est de la retrouver, de retrouver Morta.


Il écouta la même rengaine jusqu’au bout, il fut fasciné, pour la première fois, par le sourire lumineux de la femme de la photo, il suivit les instructions et resta tout étonné de se retrouver à l’adresse indiquée dans le cahier, qu’il raya d’un coup de crayon. Celui qui, ayant échappé à l’amnésie collective qui balayait le monde entier, aurait vu l’air surpris qu’il affichait sur son visage, ne croirait jamais que Pranas venait d’exécuter pour la millième fois tous les ordres donnés par une voix inconnue. Il rangea le cahier, ainsi que la petite boîte noire avec le bouton rouge dans son sac-à-dos et analysa la situation.


Retrouver Morta, réfléchit-il, tout en tenant la photo dans ses mains et cherchant la meilleure solution pour franchir le portail verrouillé. Le mur, malgré les barbelés qui le coiffaient, ne lui paraissait pas infranchissable. Pranas rangea la photo dans sa poche et, malgré son âge – il était maigre et athlétique, il avait toujours le même corps longiligne du temps où il jouait au basketball à l’armée – il sauta et commença à grimper à la force des bras, les sentant faiblir au moment crucial ; cependant, grâce à un ultime effort, il évita les barbelés et se percha sur la crête étroite du mur en briques. À l’intérieur, de l’autre côté du mur, il vit un vaste parc de stationnement recouvert par un mètre de neige, ne laissant apparaître que la moitié des voitures. Le manteau blanc s’étendait jusqu’aux portes de l’hôpital. Il resta sur le mur jusqu’à oublier la raison pour laquelle il était là, traversant encore un de ces moments de confusion où un nuage blanc lui voilait son esprit. Le monde se mit à tourner, la brume basse devint le sol et la neige se transforma en ciel, et Pranas, anticipant un évanouissement imminent, se laissa tomber.


2. Morta


Le couloir était très long et on arrivait au point de départ après avoir tourné quatre fois à quatre-vingt-dix degrés et après une longue attente aux fenêtres rondes d’où on pouvait voir la ville. Une étendue de rues désertes et de toits gris. Pendant plusieurs jours, une trentaine de femmes, la plupart vêtues d’une blouse de travail olivâtre, y déambulaient comme un troupeau de hamsters engourdis, ne s’arrêtant que lorsqu’elles trouvaient de quoi manger ou quand la fatigue les obligeait à s’allonger sur un lit. On n’entendait pas une seule voix, uniquement le son continu d’un traînement de pieds. Ni même dans un asile pour muets le silence aurait pu être aussi profond. La seule porte ouverte qui permettait de sortir de ce couloir donnait sur un escalier étroit plongé dans une obscurité aussi épaisse que celle d’un tableau noir. Les femmes, chacune à son tour, le descendirent sans jamais être retournées à ce treizième et dernier étage.


Certaines d’entre-elles restèrent dans les couloirs inférieurs, d’autres se retrouvèrent à l’extérieur, sur un sol couvert de neige, la plupart finirent dans un purgatoire perpétuel, sur les rampes d’escalier. La dernière femme du treizième étage à avoir vaincu sa peur – le plus primitif des instincts et pulsion inconsciente qui n’a guère besoin de mémoires ou d’apprentissages pour conduire un animal à l’action – et à débouler dans les escaliers, en direction de l’inconnu, ce fut Morta K.



La nuit hivernale était déjà tombée lorsque le train partit, trois minutes après cinq heures de l’après-midi. Il mettra six heures pour traverser les trois-cents kilomètres de forêts et de lacs qui séparait Morta de la mer, en suivant presque toujours les méandres du plus grand fleuve du pays. Elle s’étira et aperçut les lumières de la grande ceinture industrielle de la ville disparaître derrière sa vitre, laissant traîner vers l’arrière du trains une odeur de charbon et de pétrole. Depuis une semaine qu’elle sentait ses poumons se remplir des fumées crachées par ces milliers de cheminées. Elle ouvrit un peu sa vitre et respira l’air glacial de la forêt, ne la refermant que lorsqu’un autre passager ronchon s’en plaignit. Elle pensa à la semaine qu’elle venait de passer et eut de la peine pour sa fille qui, dans son appartement exigu aux murs en papier, n’avait d’autre solution que de choisir entre les limites de l’hypothermie et l’intoxication provoquée par son poêle à bois.


Quelle vie dure que la sienne, songea-t-elle.


Un travail ingrat à l’usine et une fille malade à la maison, le fruit d’une relation éthylique avec un inconnu qu’elle ne reverra jamais. Une affaire de trois minutes dans l’arrière-salle d’un bar de basse catégorie et un refus obstiné de faire le nécessaire à l’annonce de la grossesse ont conduit à la naissance de sa petite-fille, une pauvre malheureuse née avec un visage défiguré et des organes mal placés. Morta se perdit dans ses cogitations, étourdie par le lent balancement du train. Sa flânerie mentale devint peu à peu moins lucide et le sommeil l’enveloppa dans ses mains de velours. Morta entendait les bruits, cependant son corps ne réagissait plus aux sollicitations extérieures. Elle était consciente qu’elle ronflait la bouche grande ouverte, comme un vieux tracteur, mais elle ne voulait rien savoir : ce sommeil de voyageur lui était plus que nécessaire, après avoir mal dormi des jours et des nuits, toujours attentive au moindre gémissement de sa petite-fille, une enfant de cinq ans, mais avec un corps de bébé, lui changeant les couches et essayant de savoir ce qui lui faisait mal.


Et cette souffrance qui me broie le cœur, avouait-elle, le visage couvert de larmes, à ses amies de l’église, quand je la vois à l’hôpital prisonnière des machines ?


Elle aurait tant voulu oublier, faire table rase de sa mémoire : la vieillesse qui arrivait à grand pas, la tristesse perpétuelle de sa fille, son mari qui se laissait aller, cette nuit sans fin qu’était l’hiver dans ce pays. Et après avoir passé des heures à rêver de cette envie pressante de tout oublier et de supprimer de ce monde toute trace de mémoire, elle se réveilla sans avoir la moindre idée où elle était.



L’obscurité lui brûlait la peau comme si c’était de l’huile bouillante et, à chaque tournant, ses pieds heurtaient des corps allongés. Certains poussaient un grognement quand Morta les piétinait, d’autres, raides et froids, ne disaient rien, même quand elle trébuchait sur leurs têtes. Aucune porte qui menait vers les autres étages n’était ouverte. Elle s’approcha de l’une d’elles et y colla son oreille. Elle entendit le même traînement de pieds, les mêmes pas sans but. Cinq minutes lui suffirent pour que ces ténèbres deviennent l’unique chose qu’elle connaissait, car même la faible luminosité de l’étage où elle se trouvait peu avant elle l’avait déjà oubliée. Elle continua de descendre, en tâtonnant dans le vide, aveugle et sans mémoire, une marche après l’autre, un niveau après l’autre et, arrivée enfin à l’étage zéro elle trouva une porte secondaire qui ouvrait vers la clarté filtrée par les nuages bas et vers le froid qui cristallisait presque l’air. Elle vit le paysage blanc, et le jardin sans vie, et les voitures garées jusqu’au mur, et l’horizon possible matérialisé par un homme suspendu à un grand mur.



Et à l’intérieur de ce train à l’arrêt, toute envie l’avait abandonnée. Elle regarda le quai de la gare éclairé par un lampion solitaire et se sentit somnolente, comme si malgré ses yeux qui voyaient et ses oreilles qui entendaient, elle flottait dans une mer de barbituriques. Les douze passagers assis de son wagon observaient eux aussi le monde à travers la vitre, collés à leurs banquettes. Morta vit alors surgir un visage souriant encadré dans une chapka et le regard comme si elle ne le voyait pas. L’homme qui lui avait souri disparut puis, quelques secondes après, il réapparut à ses côtés à l’intérieur du train.


– Comment as-tu voyagé ? – lui demanda-t-il tout en attrapant une valise rangée au-dessus de leurs têtes.


Les oreilles de Morta bourdonnèrent, ses yeux se fermèrent presque, et sa bouche fut incapable de lâcher un aïe. L’inconnu continua de parler, mais à présent, face au désagrément de la situation, son expression joviale se durcit. Il la prit par le bras et la conduisit vers le quai, abandonnant les autres passagers qui restèrent assis les mains posées sur les genoux, fixant un point invisible, sages comme des statues.


Ils marchèrent une demi-heure le long d’une route non éclairée et glissante, il lui parlait du temps et des travaux qu’il avait commencé à faire dans le grenier, tout en tirant la valise après lui, ainsi que la femme à moitié transie de froid, jusqu’à ce qu’ils arrivent à une maison jaune. Ils entrèrent, et sans jamais cesser de parler, il la conduisit dans la chambre. Morta se coucha et but ce que Pranas lui donna.



Et c’est ainsi qu’ils passèrent presque trois jours. Pranas descendait du grenier à midi et à la tombée de la nuit. Il lui donnait à manger aux heures fixes, comme s’il respectait la posologie d’un médicament. Ni même pour manger la si bonne soupe de betterave elle se montrait plus vaillante. Capable d’encaisser avec une humilité déconcertante la pire des situations, après tout il s’y était habitué dès son plus jeune âge, avec la disparition de ses parents durant les massacres de la dernière guerre, face à cette maladie bizarre de Morta, Pranas adopta une attitude habituelle chez lui : il la nia jusqu’au bout, comme il l’avait déjà fait quand, refusant d’aller à l’hôpital, il avait failli voir sa jambe cassée gangréner. Ce n’est qu’en se voyant seul plus tard durant sa vieillesse, effrayé par l’idée de devoir enterrer sa femme dans le caveau familial, où figuraient déjà depuis une dizaine d’années leurs deux noms en lettres dorées, qu’il prit l’incontournable décision.


Quelques minutes après, Morta, de la même manière qu’elle s’était laissé emmener par son mari de la gare jusqu’à la maison, elle se laissa aussi conduire jusqu’à l’Hôpital Central par les trois hommes masqués.



Elle vit l’homme qui était sur le mur tomber à plat ventre sur la voiture.


3. Pranas


Les nouvelles de midi durèrent tout l’après-midi et toute la nuit, ne prenant fin qu’à l’aube lorsque l’émission cessa, avec la fière exhibition du drapeau tricolore accompagnée par les accords tonitruants de l’hymne national. Pranas se leva de son fauteuil la tête lourde. Toute cette avalanche d’images – des multitudes de personnes alignées, poussées vers l’intérieur des hôpitaux et des cordons sanitaires et militaires équipés comme s’ils se préparaient pour une guerre biologique – fonctionna comme si quelqu’un lui avait tiré le tapi sous le pied.


Il alla jusqu’à la cuisine et remplit un verre de vodka. Cinq gouttes ça ne tue personne. Il enfila son manteau et sortit dans le petit jardin. Il regarda de l’autre côté du mur et vit un homme. Il ne reconnut pas tout de suite son voisin, il ne l’avait jamais vu sans ses épaisses lunettes posées sur son nez crochu. Pranas leva son verre pour le saluer et lui dit :


– Tu as vu, Antanas, désormais nous sommes prisonniers chez nous, en quarantaine, disent-ils, on va vivre en mangeant des conserves.


Le regard vide de son voisin le traversa. Pranas recula comme un animal traqué et se souvint des recommandations insistantes diffusées au cours des nouvelles :


Respectez les distances. Ne croisez pas des regards avec une personne contaminée. Isolez-vous.


Il eut peur et hésita. Et lorsqu’il regarda à nouveau vers l’endroit où se trouvait son voisin, celui-ci avait disparu. Il rentra alors chez lui, but encore cinq gouttes, passa un coup de fil et se coucha tout habillé, s’interrogeant sur sa propre lâcheté. Il se savait pusillanime, mais il ne l’admettait que rarement, et encore moins à lui-même.


Tu es un faible.


Il avait les tempes battantes et ne se calma qu’avec l’odeur de sa femme imprégnée dans le coussin. La dernière fois que Morta avait passé la nuit à l’hôpital c’était pour la naissance de sa fille.


Tout ira bien.


Au moment où il allait s’endormir, il entendit le son d’une sirène qui s’approchait. L’ambulance s’arrêta devant la maison d’Antanas. Il fit comme si ça ne le regardait pas et se retourna dans son lit. L’odeur de Morta devint plus intense. Pranas eut peur de l’oublier, alors il prit son portrait posé sur sa table de nuit. Il avait fait appel à un professionnel pour photographier Morta, c’était un cadeau pour son cinquante-cinquième anniversaire. Elle était heureuse ce jour-là, sous un soleil radieux. En juillet il ne pleuvait jamais. La peur de l’oublier l’étreignit encore plus fort. Il ne se souvenait plus depuis quand leur amour s’était transformé en dépendance, même s’il ne doutait pas que l’un et l’autre de ces sentiments étaient de la même nature.


C’est alors que l’idée lui surgit du néant. Il se leva d’un bond et alla dans la salle chercher un magnétophone, un cahier et un plan de la ville.



Pranas se réveilla avec le cerveau vide, ne se souvenant plus du tout qui il était et où il était. Il ne s’en souvenait plus, mais il avait entendu aux nouvelles que, durant les premières quarante-huit heures après la contamination, les malades plongeaient dans une profonde léthargie, une sorte d’état comateux, pour être précis.


Après ces troubles, Pranas K., débarrassé de son apathie et saisi d’une pulsion animale, retourna tout dans les placards à la recherche de quoi manger, avalant presque sans mâcher, deux bocaux de concombres en conserve faits maison. Une fois rassasié, il se mit à parcourir les pièces de la maison tel un spéléologue qui explore une grotte pour la première fois. Rien ne lui était familier, il se fit peur en découvrant son reflet sur le grand miroir où Morta avait l’habitude de se préparer avant leur départ pour la messe de dix heures. Pranas ne se reconnut pas mais ne perdit pas une seconde en cherchant à savoir d’où venait cet homme bidimensionnel qui lui était apparu de l’autre côté de cette fenêtre assez bizarre. Finalement, il trouva la porte qui donnait sur la rue et vit un sac-à-dos pendu à la poignée de la porte.


Regarde ce qu’il y a à l’intérieur, lut-il sur un bout de papier scotché sur le sac-à-dos.


Il l’ouvrit et trouva un cahier, un plan de la ville et une boîte noire avec un bouton rouge.


Ton nom est Pranas K. Tu es né en… dans la ville de… et ton objectif est de la retrouver, de retrouver Morta.


4. Morta


Morta vit l’homme qui était sur le mur tomber à plat ventre sur une voiture, soulevant une poussière de neige, on aurait dit un paquet de farine qui venait d’éclater dans l’air. L’homme ne bougea pas et Morta, guidée par une force supérieure, comme une lune attirée par une planète géante, avança dans sa direction. La neige arrivait jusqu’à la hauteur de ses hanches et elle commença à grelotter de froid. Elle grimpa sur le toit de la voiture et écouta la respiration pénible de cet homme vêtu d’un manteau en laine. Morta s’agenouilla et commença à le déshabiller. Elle dégagea un bras de la manche du manteau et retourna l’homme sur le dos. Il avait le visage couvert de sang. Elle acheva son intervention et se couvrit avec le manteau, qui était trop long, lui arrivant jusqu’aux chevilles. Elle ferma les yeux, retrouvant un peu de chaleur, et entendit l’homme susurrer :


– Morta, ma femme, je suis à la recherche de Morta.


Elle fouilla dans la poche du manteau et découvrit la photographie d’une femme blonde, souriante, le visage éclairé par le soleil.


Morta, anniversaire de ses cinquante-cinq ans, c’est ce qu’elle put lire sur le verso.


L’homme répéta plusieurs fois la même chose. Elle l’ignora, non pas par méchanceté, mais parce que les choses sont ce qu’elles sont. Elle rangea la photographie dans sa poche, prit le sac-à-dos sur l’épaule et partit, abandonnant l’homme à son sort.



Morta arriva à la bonne adresse et oublia pour quelle raison elle se trouvait là. Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’elle ne redécouvre dans sa poche la boîte noire avec le bouton rouge.


Ton nom est Pranas K. Tu es né en… dans la ville de … et ton objectif est de la retrouver, de retrouver Morta.


Et c’est ainsi que Morta continua à rechercher Morta.



 


Nuno a étudié l’histoire et l’archéologie. Il vit à Paris où il mène une activité de consultant éditorial, tout en contribuant à la diffusion de la littérature lusophone, tant à la radio que dans la presse écrite. Il est l’auteur de quatre romans: Zalatune (Manuscrito, 2021), O Homem domesticado (Casa das Letras, 2017), O dia em que o sol se apagou (Casa das Letras, 2015 – roman finaliste du Prix Leya), O soldado Sabino (Bloco, 2012), traduit en français sous le titre Sabino ou les tribulations d’un soldat portugais dans la Grande Guerre (Petra, 2018). Il est à l’initiative du projet Mapas do Confinamento, avec Gabriela Ruivo Trindade.


Né à Besançon, Dominique est professeur certifié de Portugais, retraité. A enseigné en lycée, dans la région parisienne, ainsi qu’à la Faculté de Droit de Paris XII - Val-de-Marne. A coordonné de nombreux projets éducatifs et pédagogiques. Co-fondateur de la revue Latitudes – Cahiers lusophones et collaborateur de l’hebdomadaire Lusojornal. Auteur d’une douzaine de traductions d’auteurs lusophones (romans, nouvelles, poésie). Présent dans l’anthologie Poetas lusófonos na diáspora (2020). Membre du Conseil d’administration de l’Association pour le Développement des Études Portugaises, Brésiliennes, d’Afrique et d’Asie Lusophones et membre correspondant de l’Académie des Lettres de Salvador de Bahia.

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