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Godofredo de Oliveira Neto




Traduction de George Newton



LANGAGE LITTÉRAIRE, STYLE, CORRECTION ET LE PROFESSEUR ANGLAIS


Le professeur de la London School of Economics n’a encore pas dû comprendre. J’étais allé au Musée National, une magnifique institution de l’UFRJ (Université Fédérale de Rio de Janeiro), dans le parc Quinta da Boavista, qui date de l’époque impériale, situé dans le quartier de São Cristóvão, pour une conférence sur l’interprétation du concept de justesse grammaticale dans les langues indigènes. Le professeur anglais lisait son texte en langue portugaise, en s’aidant de son PowerPoint, avec un fort accent mais tout à fait correct. Il s’appliquait, lisant ses phrases lentement et en les détachant bien, l’une après l’autre, la ponctuation le guidant dans la musicalité attendue, avec cependant une intonation quelque peu exagérée. Un petit point lumineux rouge sur les lignes de l’écran, projeté depuis le petit appareil manié par le professeur, accompagnait la lecture du PowerPoint.


La conférence ne dura pas longtemps. Un étudiant au fond de l’auditorium lança : « Professeur, vous croyez qu’on ne sait pas lire ? » Le fou rire général déstabilisa le conférencier. S’en suivirent des interventions des chercheurs de l’université au secours du maître.


Le professeur José Carlos de Azeredo qui, la veille avait fait une conférence à l’UERJ, fort instructive – comme le sont toujours les conférences prononcées par ce formidable professeur -, avait rappelé que le passage de l’Empire vers la République avait mis fin, en quelque sorte, à la tendance qu’avait notre Romantisme à valoriser la variante brésilienne de la langue portugaise – José de Alencar étant le meilleur exemple. José Carlos de Azeredo, qui faisait partie de l’assistance présente au Musée National, a lui-aussi tenté d’aider le conférencier anglais, en rappelant des passages de son discours prononcé la veille. En effet, Machado de Assis, le plus important des romanciers brésiliens, à l’époque du Réalisme, s’évertuait à pratiquer la norme culte de la langue écrite, « sans néanmoins confondre, d’une part, qualité littéraire et embellissement rhétorique du discours et, d’autre part, langage littéraire et attitude conservatrice sur le plan grammatical ».


Au cours de la communication du professeur Azeredo j’avais émis la remarque – en me souvenant des leçons de Meschonnic dans son œuvre « Poétique » - que c’est l’œuvre qui crée le style et pas l’inverse. Alors, n’ignorant pas la notion bakhtinienne de la multiplicité des sujets, quelqu’un dans l’assistance m’avait interrompu. J’avais reproduit ce même raisonnement afin d’atténuer l’atmosphère pesante que l’on pouvait observer dans l’expression du collègue britannique. D’ailleurs, le professeur anglais parlait en faisant souvent référence à Bakhtin. Malgré cela, la réunion au Musée National avait définitivement dévié de son propos initial. L’envie de savoir comment concevoir des critères d’harmonisation grammaticale dans les langues brésiliennes dépourvues de formes écrites était repoussée à une autre fois. J’ai salué le conférencier qui était venu de Londres spécialement pour cette rencontre et je lui ai présenté mes excuses pour ce fâcheux incident. Tout en souriant, il posa sa main sur mon avant-bras et me dit seulement ceci : « Molto bello ». Je ne sais pas si c’était de l’ironie anglaise.


Je me suis souvenu de cet épisode il n’y a pas longtemps, - après l’avoir déjà décrit quelque part -, à l’occasion du confinement, dans la crainte de ce traître appelé covid. Il y a quelques années, un incendie a ravagé le Musée Impérial et le professeur anglais a pris sa retraite après une grave infection pulmonaire provoquée par le virus (mais il va bien, selon le courriel qu’il m’a envoyé hier). José Carlos de Azeredo continue, comme toujours, à fournir un gros travail.


J’ai réussi à établir un critère de justesse de la variante brésilienne de la langue portugaise, j’accompagne la lutte récente et juste menée par des étudiants de Curitiba contre le racisme qui fait partie de nombreuses expressions en portugais, telles que « Criado mudo », « Mulata », « Nhaca », « Nega Maluca », « A coisa tá preta » e « Meia tigela » (ce projet s’appelle « Ne parlez pas la langue du racisme »), mais la question des critères de justesse dans les langues non-écrites au Brésil demeure ouverte.


 

Romancier et nouvelliste, Godofredo a publié quinze livres. Trois de ses romans traduits en français, par Richard Roux, ont eu d’importantes retombées dans la presse (Le Figaro et Le Monde). Il a fait une partie de ses études en France, il est professeur de littérature à l’Université fédérale de Rio de Janeiro.


George Newton étudie l'espagnol et le portugais à l'université d'Oxford. Il a commencé à s'intéresser à la traduction en traduisant pour sa famille française lors d'un séjour au Royaume-Uni; c'est ainsi qu'il a compris les nuances, le pouvoir et le rôle social des langues. Depuis lors, George a appris plusieurs idiomes et a étudié la littérature et la linguistique à l'université.

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